Roméo hésita, mais la jeune fille l’invita à obéir aux exigences de sa parente pour apaiser celle-ci et Tarchinini déposa un baiser affectueux sur les joues de Stella. Naturellement, c’est cet instant que choisit Angelo pour effectuer son entrée. Il ricana :

— Ça devient une habitude, si je comprends bien, eh ?

Abandonnant le policier, sa sœur protesta :

— Je vais t’expliquer...

— Il n’y a vraiment aucun besoin d’explication... En somme, signor commissaire, vous vous plaisez dans notre famille ?

— Je suis ici pour exercer mon métier !

— Si je m’étais douté que c’était ça le métier de policier, il ne m’aurait pas déplu. Ma qué ! On se fait des idées, eh ? On s’imagine qu’un policier court après les bandits, traque les truands ?... Pas du tout, un policier, ça vient embrasser les filles à domicile et ça profite de l’absence des hommes pour se conduire comme un voleur !

Tarchinini bondit :

— Surveillez vos paroles, eh ? Sinon, vous allez vous retrouver en prison avant même de deviner ce qui se passe !

— Il faut que je surveille mes paroles ? Par deux fois, je trouve ma sœur entre vos bras et il faut que je surveille mes paroles ? Mais, c’est la loi, sans doute ? Et peut-être aussi que vous avez le droit de vous asseoir à ma table, de manger le pain que je gagne, eh ? Si, en plus, vous avez envie de coucher dans mon lit, ce serait idiot de vous gêner !

Stella réagit violemment :

— Ce que tu dis est honteux, Angelo !

— Et toi, ce que tu fais, dévergondée ? Sans honte !

Un fracas de vaisselle brisée interrompit là diatribe d’Angelo Dani. Ils se précipitèrent dans la cuisine pour y découvrir la « pauvre tante » qui regardait la soupière brisée à ses pieds et la soupe répandue sur le sol.

— Tante, qu’est-il arrivé ?

— Et qui te permet de m’interroger avec cette familiarité, petite ? Il y a longtemps que je t’ai à l’œil, tu sais ? Tu me sembles avoir mauvais esprit ! J’en parlerai à ta tante... une bonne personne et bien respectable !

Exaspéré, Angelo cria :

— C’est le bouquet ! J’en ai assez ! Assez ! Assez ! La tante qui devient de plus en plus folle ! Ma sœur qui se conduit comme une rien du tout ! Un policier qui ne quitte plus ma maison ! Je fous le camp ! Je vais dîner ailleurs ! Je n’ai encore tué personne ; par, le diable, je commence à eu avoir sérieusement envie !

La porte qu’Angelo referma sur lui claqua avec une telle violence qu’une vue de Venise, accrochée au mur, tomba. Stella se laissa aller dans le fauteuil de la tante en gémissant :

— Ma qué ! Le ciel nous en veut !

Conscient d’avoir une sérieuse part de responsabilité dans les événements désagréables qui se succédaient au sein de la famille Dani, Roméo demeura auprès de Stella et de la « pauvre tante », donnant un coup de main, à la première pour préparer un dîner léger et répondant à la seconde qui, ce soir-là, semblait ne pas vouloir sortir de ses hallucinations. Entre ses deux femmes ayant besoin de lui, Tarchinini oubliait sa fonction et sa mission. Il avait ôté sa veste après le frugal repas pris en commun. (L’inspecteur Zampol serait mort de saisissement en apprenant que le commissaire s’asseyait à la table de la famille de l’assassin présumé du beau bersaglier.) Tandis que Stella réparait les dégâts causés par les plombs de Pezzato à la veste de Roméo, ce dernier, tout en regardant la jeune fille, pensait à ses deux Giulietta – sa femme et sa fille – et il se lança dans leur panégyrique, sujet sur lequel il se montrait inépuisable. Stella avait depuis longtemps terminé sa tâche bénévole que son hôte parlait toujours. Elle ne paraissait pas prendre tellement de plaisir à l’écouter. Tarchinini s’en étonna avant que de s’en offusquer, mais la jeune fille lui expliqua :

— Pardonnez-moi, signor commissaire, mais vous êtes en train de me peindre le tableau d’une famille heureuse, d’une famille comme jamais, je n’en aurai maintenant... Alors, j’ai de la peine... une grosse peine...

Elle se forçait pour ne pas pleurer encore et Roméo, emporté par ce démon exigeant qu’il se précipitât au secours des femmes en détresse, voulut absolument ramener un sourire sur les lèvres de Stella.

— Ma qué ! Poverella ! Vous aurez un mari, des enfants comme tout le monde, eh ?

— D’habitude, on a le mari d’abord et l’enfant après... Moi, j’ai déjà l’enfant... quant au mari...

— Basta ! Vous êtes jeune, vous êtes jolie, vous en trouverez un autre qui vous aimera...

— Et le petit que je vais mettre au monde, à part moi, qui l’aimera ?

— Celui qui aimera sa mama et qui se la mariera, qué !

— Aucun garçon ne voudra de moi avec le cadeau que je lui apporterai...

Il la voyait si malheureuse qu’il n’y put tenir :

— Et pourtant, j’en connais un, moi !

Stupéfaite, elle le regarda, se demandant visiblement s’il se moquait d’elle ou non.

— Un garçon qui n’a pas été heureux avec son épouse... Aujourd’hui, elle est morte... Lui, il ne voulait plus entendre parler des femmes... Il se racornissait dans son coin, devenant un vrai sauvage jusqu’au moment où il vous a vue !

— Il m’a vue ?

Le commissaire se dit bien qu’il y allait un peu fort, qu’il inventait, au fur et à mesure qu’il parlait, une situation inextricable, mais il ne pouvait plus s’arrêter tant le réconfortait l’air émerveillé de Stella.

— Le coup de foudre, qué !

— Et... il sait que...

— Il sait tout... et le bersaglier,, et le bambino !

— Je lui plais quand même ?

— Si vous lui plaisez ? Madonna ! Ce n’est pas difficile, il ne fait que me parler de vous : « Chef, vous croyez qu’elle pourrait m’aimer ? Chef, vous ne pensez pas qu’elle me rira au nez si je me déclare ? Chef, je n’oserai jamais... »

Il imaginait, il brodait, il délirait, racontant la belle histoire dont il portait depuis toujours le thème en lui, l’histoire qu’il n’écrirait jamais mais qu’il vivrait sans cesse, jusqu’à l’heure de sa mort. Il ne mentait pas. Il pensait sincèrement que les choses auraient dû être ainsi pour que tout le monde fût heureux. A la vérité, nulle contingence n’était plus capable de le toucher. Il voguait dans l’azur.

— ... Un homme qui vous aime et n’ose pas vous le confier, Stella ; laisserez-vous passer cette chance ? C’est à vous de le prendre par la main et de lui dire que vous savez sa tendresse à votre égard...

Superbe, Roméo mimait la scène. Il incarnait la jeune fille assez hardie pour piétiner les convenances afin de défendre son bonheur. Il se voulait le garçon qui n’ose pas croire tout à fait à ce qu’il entend. Il jouait, la rencontre, il la vivait et les larmes lui piquant les paupières étaient de vraies larmes car, lui aussi, comme la « pauvre tante », s’ébattait dans un monde qui n’était plus tout à fait le nôtre. Stella Dani le ramena sur terre en lui demandant :

— Pourquoi vous appelle-t-il chef ?

Ce fut, dans l’esprit de Tarchinini, une sorte de secousse sismique. Il demeura un instant hébété, réalisant où sa verve, sa faconde l’avaient entraîné. Il ne pouvait plus revenir en arrière sous peine de passer pour un menteur. Il maudit intérieurement son goût effréné des discours et tenta de se consoler en se chuchotant qu’après tout, il avait déjà pensé à son adjoint pour la jeune fille esseulée. Cependant, ce fut la gorge serrée, avec le sentiment de commettre un abus de confiance, qu’il répondit :

— Parce qu’il s’agit de l’inspecteur Alessandro Zampol qui m’a arraché, hier soir, des griffes de votre frère...